Polémique autour de la présidence : la justice intervient, les réactions se multiplient
Entre lignes rouges et liberté d’expression : le président Joseph Aoun au centre du débat. ©Petros Karadjias / POOL / AFP

«Mes rencontres avec Son Excellence, le Président, sont toujours excellentes». C’est en ces termes que le président du Parlement, Nabih Berry, a qualifié la réunion tenue, vendredi matin, avec le chef de l’État, Joseph Aoun.

Il faut dire que la visite du chef du législatif au palais de Baabda s’inscrit dans un climat politique particulièrement tendu. Loin d’un simple échange institutionnel, cette rencontre intervient alors que la présidence de la République traverse une zone de turbulence, le président Joseph Aoun ayant été ciblé, ces derniers jours, par une série d’attaques verbales virulentes émanant de milieux proches du Hezbollah.

Selon des informations concordantes, la demande de rendez-vous avait été formulée plusieurs jours auparavant, sur fond de montée des tensions politiques et médiatiques consécutives aux prises de position du chef de l’État sur la souveraineté, le monopole des armes et le rôle de l’armée libanaise, notamment au Liban-Sud et, plus particulièrement, au nord du Litani, dans un contexte marqué par la recrudescence des frappes israéliennes.

De fait, le timing de cette visite pourrait refléter une volonté d’éviter que la confrontation verbale ne dégénère en crise politique ouverte, alors même que le pays s’apprête à aborder des échéances sécuritaires et diplomatiques sensibles, dont la visite à Washington du commandant en chef de l’armée, Rodolphe Haykal, en février et la préparation de la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise prévue, à Paris, en mars prochain.

D’une critique politique à des propos injurieux

La polémique s’est installée progressivement, avant de changer de nature. À l’origine, les critiques visaient les orientations politiques du président Aoun, notamment son discours, prononcé le 20 janvier, devant le corps diplomatique, dans lequel il a défendu l’extension de l’autorité de l’État «exclusivement par ses propres forces» et salué des avancées jugées inédites depuis plusieurs décennies.

Très rapidement, une partie de ces critiques a quitté le terrain du débat politique pour prendre la forme de propos jugés offensants, voire injurieux, visant directement le chef de l’État. Sur les réseaux sociaux, des vidéos largement relayées ont mis en cause non seulement les choix présidentiels, mais aussi la légitimité même du discours sur la souveraineté et la sécurité nationale.

C’est dans ce cadre que deux journalistes, Ali Berro, correspondant de la chaîne Al-Manar, et Hassan Ollaik, ont été placés au centre de la controverse. Le premier a publié plusieurs vidéos filmées aux abords du palais présidentiel, dans lesquelles il tient des propos provocateurs à l’égard du président, allant jusqu’à tourner en dérision son action politique et à remettre en cause le principe même de l’exclusivité des armes détenues par l’État, qu’il oppose à ce qu’il qualifie de «légitimité de la résistance».

Le second, dans une intervention diffusée sur une plateforme en ligne, s’est adressé directement au président Aoun dans un registre accusatoire, l’accusant notamment de «se couper de son peuple», de relayer des orientations dictées de l’étranger et d’occulter, dans ses discours officiels, «la persistance des frappes israéliennes et de l’occupation de certaines zones du Liban-Sud».

La justice entre en scène

Face à l’ampleur de la polémique, le parquet libanais a décidé d’engager des poursuites judiciaires. C’est ainsi qu’un mandat d’arrêt a été émis, par le procureur général près la Cour de cassation, Jamal Hajjar, à l’encontre d’Ali Berro pour atteinte au président de la République, tandis que Hassan Ollaik a été convoqué pour être entendu dans le cadre d’une enquête portant sur le contenu de ses déclarations publiques.

De sources judiciaires, on rappelle que le droit libanais permet au parquet de se saisir d’office dans un nombre limité de situations, parmi lesquelles figurent explicitement les atteintes à la présidence de la République, à l’armée ou au pouvoir judiciaire. Dans ce dossier, aucune plainte n’a été déposée par la présidence elle-même, le parquet ayant agi de sa propre initiative, estimant que certains propos dépassaient le seuil toléré par la loi.

Cette distinction est au cœur du débat actuel: selon les autorités judiciaires, il ne s’agit pas de poursuivre une opinion politique, mais de traiter des expressions considérées comme portant atteinte à la dignité d’une fonction constitutionnelle.

Liberté d’expression: une ligne de fracture

Les décisions judiciaires ont toutefois ravivé une controverse plus large sur la liberté d’expression au Liban. Plusieurs acteurs des milieux médiatiques et juridiques ont dénoncé ce qu’ils perçoivent comme une dérive inquiétante. Certains avocats ont rappelé que si le Code pénal sanctionne l’injure et la diffamation à l’encontre du chef de l’État, il protège en revanche la critique politique, même sévère, dès lors qu’elle ne verse pas dans l’atteinte personnelle ou la diffamation.

Dans le même esprit, le regroupement des avocats du Hezbollah a fustigé une justice à géométrie variable, accusant les autorités de tolérer certains discours politiques tout en réprimant d’autres.

À l’inverse, plusieurs instances politiques et communautaires ont pris fait et cause pour le président de la République. Le président de la Ligue maronite, Maroun Hélou, a estimé que les attaques contre Joseph Aoun avaient franchi un seuil dangereux, mettant en jeu la dignité de la fonction présidentielle. Le Conseil maronite général a, quant à lui, dénoncé une tentative de fragilisation de l’État à ses débuts, appelant à protéger la présidence en tant que pilier de l’ordre constitutionnel.

Pour sa part, le club de la Presse, a pris la défense du président de la République, dénonçant les attaques personnelles et les campagnes de dénigrement menées, selon le club, sous couvert de liberté d’expression. Tout en rappelant l’attachement aux libertés publiques et à la liberté de la presse, l’organisme a estimé, dans un communiqué publié dans la matinée, que certaines prises de parole ont franchi les limites de la critique légitime pour verser dans l’insulte, l’intimidation et la remise en cause des institutions.

Il a justifié ainsi l’intervention de la justice, qu’il appelle à agir dans le respect de la loi et de l’intérêt national, tout en soulignant la nécessité de protéger la fonction présidentielle en tant que pilier de l’ordre constitutionnel et symbole de l’unité nationale, dans une phase jugée particulièrement sensible pour le pays.

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