La chute du régime iranien est-elle imminente ?
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En ce début d’année 2026, la scène politique iranienne est en pleine ébullition. Des émeutes d’ampleur inégalée ont éclaté dans près de deux cents villes à travers le pays, donnant lieu à une répression sanglante orchestrée par le régime des mollahs. Ces troubles internes sont conjugués à un contexte international particulièrement tendu, marqué par les menaces explicites de frappes américaines formulées par le président Donald Trump, dans la continuité de sa récente ligne interventionniste. Se présentant comme le défenseur du « peuple opprimé d’Iran » sous la bannière de Make Iran Great Again, le locataire de la Maison-Blanche a ravivé les spéculations autour d’une possible action militaire de grande envergure. Si Washington s’est depuis rétracté, du moins provisoirement, d’intervenir, rien n’est garanti et l’option de frappes demeure, à tout moment, sur la table.

À l’issue de cette vaste vague de contestations noyée par un véritable bain de sang, il apparaît que la donne politique interne a profondément évolué. Ces manifestations aux proportions inédites ont ébranlé la stabilité du régime et mis à nu la fragilité de ses fondements, au point d’avoir nécessité une répression d’une violence extrême. Selon les autorités iraniennes, plus de 3 700 personnes auraient perdu la vie, un bilan porté à près de 20 000 morts d’après les estimations des Nations unies. Des milliers de manifestants ont par ailleurs été arrêtés, dont environ 800 condamnés à mort par pendaison. Ce moment marque une phase de tension et d’incertitude exceptionnelle, à tel point que, pour la première fois, plusieurs experts ont publiquement évoqué l’hypothèse d’une chute imminente du régime, certains allant jusqu’à la prédire à l’issue de cette séquence contestataire. Si ce scénario ne s’est pas concrétisé à court terme, il n’en demeure pas moins que l’éventualité reste ouverte, du moins à moyen ou long terme.

Certains observateurs demeurent toutefois plus réservés. Selon eux, le régime iranien disposerait d’assises plus solides qu’il n’y paraît, reposant sur trois piliers majeurs. D’abord, un appareil sécuritaire puissant, dont le cœur est constitué par les Gardiens de la Révolution, véritable colonne vertébrale du système. Ensuite, une base idéologique structurée autour d’un vaste clergé et d’un réseau dense d’institutions religieuses chargées de diffuser et de légitimer la loi islamique chiite. Enfin, une emprise économico-financière considérable, le régime contrôlant l’essentiel des rouages économiques et y organisant un système de privilèges, de services et de rentes, donnant naissance à une forme de capitalisme de connivence. Cet ensemble nourrit une base sociale dépendante du régime, qui en tire directement ses ressources et sa stabilité, rendant tout changement radical à la fois difficile et, pour une partie de la population, peu désirable. À l’inverse, les partisans d’une chute prochaine estiment que ces mécanismes de contrôle ne suffisent plus à contenir la dynamique contestataire, et que la dernière vague de manifestations, par son étendue, sa violence et son caractère inédit, a ouvert un horizon crédible de transformation politique.

Si les dernières années ont été particulièrement agitées sur le plan interne iranien — notamment depuis les vastes mouvements de contestation déclenchés par la mort de Mahsa Amini en 2022 —, la dynamique protestataire ne constitue nullement un phénomène récent. Elle s’inscrit dans un temps long, amorcé dès 2009 avec la Révolution verte, première remise en cause massive de la légitimité du régime. Ce continuum de mobilisations illustre la difficulté structurelle à faire vaciller un pouvoir aussi solidement enraciné que celui des mollahs, dont les fondements institutionnels, idéologiques et sécuritaires se sont consolidés depuis la Révolution islamique de 1979.

Deux parallèles historiques peuvent ainsi être esquissés. Le premier renvoie à l’Union soviétique : dans les deux cas, il s’agit de régimes hypermilitarisés, se projetant comme des puissances stratégiques, mais minés de l’intérieur par un appauvrissement chronique de leur population et par l’inefficacité de leurs modèles économiques, déjà maintes fois démontrés comme intenables à long terme. Le second parallèle, plus profond encore, peut être établi avec la chute de l’Empire tsariste russe. Avant la révolution bolchevique d’octobre 1917 et l’accession de Lénine au pouvoir, la Russie impériale avait connu près de deux décennies de troubles répétés, ponctuées par deux grandes séquences révolutionnaires. La première, en 1905, consécutive au “Dimanche rouge”, avait contraint Nicolas II à d’importantes concessions, dont la promesse d’une constitution à travers le Manifeste d’Octobre. Ce n’est pourtant que douze ans plus tard, sous l’effet conjugué de l’épuisement social et des ravages de la Première Guerre mondiale, que le régime tsariste s’effondra définitivement. L’expérience russe rappelle ainsi que la chute d’un système autoritaire solidement installé ne procède que rarement d’un événement unique, mais d’un processus long, cumulatif et profondément déstabilisateur, un chemin incertain et périlleux auquel l’Iran est, à son tour, confronté.

Un dernier facteur déterminant dans la perspective de survie ou de chute du régime iranien demeure, sans doute, la position des États-Unis. Cette variable apparaît d’autant plus centrale sous l’administration actuelle que la présidence Trump se caractérise par une imprévisibilité devenue, paradoxalement, son trait le plus constant. Si le chef de l’exécutif américain poursuit sa dynamique interventionniste, le risque de frappes à grande échelle contre l’Iran restera élevé, ouvrant la voie à un affaiblissement accéléré du régime, voire, à terme, à son effondrement. À l’inverse, s’il venait à se conformer davantage à ses engagements électoraux de non-intervention, largement soutenus par la base républicaine et notamment à l’approche des élections de mi-mandat, la perspective d’une pérennité du pouvoir iranien gagnerait en crédibilité, sans pour autant offrir la moindre garantie de stabilité durable.

Ce qui apparaît désormais avec clarté, c’est que le régime iranien a révélé des signes tangibles de fragilisation, notamment à travers sa soumission à l’ultimatum américain visant à suspendre l’exécution des quelque 800 condamnés à mort. Le président Trump affirme aujourd’hui que Téhéran se dit disposé à négocier, mais dans un contexte profondément transformé : celui d’un encerclement militaire sans précédent dans la région. Le redéploiement du groupe aéronaval USS Abraham Lincoln de la mer de Chine vers la mer d’Arabie, l’acheminement de dizaines d’avions de ravitaillement et de combat — dont vingt-quatre F-15 de dernière génération spécialisés dans les frappes antibunker — ainsi que le déploiement de systèmes antimissiles THAAD, Patriot et Aegis, portés notamment par des bâtiments navals, ont permis l’établissement d’un véritable pont aérien couvrant l’ensemble du territoire iranien. À cela s’ajoute le soutien constant de Tel-Aviv, plaçant l’Iran sous une pression stratégique et le régime sous une pression existentielle permanentes. L’ensemble de ces éléments illustre une inflexion nette de la posture américaine, bien plus coercitive que celle adoptée sous l’administration Biden, engluée dans des cycles de négociations prolongées et largement improductives.

Si nul ne peut affirmer avec certitude que la chute du régime iranien soit imminente, force est de constater que, depuis 1979, jamais l’équilibre du pouvoir à Téhéran n’a semblé aussi exposé à des facteurs de déstabilisation internes et externes d’une telle magnitude. Et cela ressemble de plus en plus à des signes prématurés d’une chute certaine, que ce soit à court ou long terme !

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