La déconstruction d’un ordre mondial qui se défait
©Ici Beyrouth

La crise de la vie internationale évolue à un rythme accéléré depuis la fin de la guerre froide, marquée par le déclin de la bipolarité, l’émergence d’une multipolarité aux déclinaisons mutantes, l’ensauvagement du monde consécutif à la faillite des États, la fragilisation de l’ordre étatique, l’essor du terrorisme islamiste, l’effondrement des consensus au sein des démocraties dans un monde où les migrations de masse modifient les variables démographiques et remettent en question les fondements nomothétiques des démocraties, ainsi que l’affaissement du modèle post-étatique incarné par la communauté européenne. S’y ajoutent les insuffisances de l’espace de droit et de la gouvernance réglementaire, mises en cause par l’absence d’une méta-narrativité et d’un socle anthropologique unanimement reconnu.

Le patriotisme constitutionnel (Verfassungspatriotismus), quoique important, ne peut à lui seul fonctionner en l’absence d’une communauté de valeurs (Sittlichkeit), ce qui fragilise la république procédurale et remet en question son agnosticisme de principe. Le retour en force des identités fortes n’est pas un effet du hasard : il procède de la peur face à un vide qui interroge le modèle civilisationnel et ses modulations politiques et civiques, au profit d’une république procédurale dépourvue d’ancrage normatif. La droite, dans ses variantes multiples, réaffirme la priorité des identités civilisationnelle et nationale, tandis que la gauche est en mal de récit depuis la fin de l’ère industrielle et l’obsolescence du répertoire socialiste. Les migrations de masse, qui progressent de manière désordonnée, ont reconfiguré les dynamiques politiques à l’intersection de l’extérieur et de l’intérieur.

Les consensus idéologiques autour desquels s’est structuré l’ordre politique occidental bénéficiaient d’étayages multiples, alors que les réalités politiques émergentes contestent les règles procédurales et les visions du monde qui les ont rendus possibles. Par ailleurs, les institutions politiques internationales instituées par les États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ne sont que les émanations directes de la démocratie libérale, tandis que les nouveaux venus sont loin d’adhérer au credo démocratique et libéral, ainsi qu’à la méta-narrativité de la Charte universelle des droits de l’homme et à ses sources normatives. L’ordre international est ainsi subverti au bénéfice de récits pourfendeurs de la démocratie libérale et des cultures politiques et juridiques qui en émanent.

Cherchant à qualifier le modèle européen en émergence, le politologue syro-allemand Bassam Tibi parlait d’une « Europe sans identité » (Europa ohne Identität), où l’indifférenciation culturelle promue par un multiculturalisme non problématisé (Multikulti) finit par créer les conditions d’une guerre civile, celle de la guerre de tous contre tous. L’ordre libéral et démocratique, pour pouvoir opérer, requiert des consensus forts et des institutions solides afin de se prémunir contre les politiques de subversion générées par les migrations massives et non réglementées, l’islamisme militant, les défaillances du civisme dans des sphères publiques dénudées (Naked Public Square), le retour en force des totalitarismes cryptocommunistes et la réémergence des hommes politiques providentiels.

La contestation du credo libéral s’opère à la faveur de ces affaissements conjugués. Par ailleurs, les aléas du néolibéralisme économique, la prédominance de l’économie financière et les restructurations de l’économie et du spectre professionnel ont favorisé la désagrégation des tissus économique et social et mis en question leur possibilité de recomposition. L’ONU est désormais un conglomérat d’États où les rapports de force et les liens juridiques sont distanciés et profondément faussés. Elle sert aujourd’hui d’arène à des luttes de pouvoir qui contredisent en tous points les sources normatives de cette « Société des Nations » et son ancrage dans le droit naturel (Jus Naturalis) et ses modulations.

Les différends entre les États-Unis et l’Europe remontent bien au-delà de l’ère Trump ; ils s’inscrivent dans le cadre des défaillances de la communauté transatlantique, où les Européens se sont défaussés de leurs obligations tandis que les États-Unis endossaient le coût de l’alliance transatlantique. L’Europe se voit rattrapée par une Amérique forte de ses choix et de ses capacités stratégiques et militaires, qui font écho au sein de sociétés européennes profondément clivées, où les clivages politiques rejoignent ceux de la droite nationaliste américaine. Nous sommes ainsi face à une scène politique ectoplasmique qui se développe en marge des institutions en place et qui finira par générer des dynamiques politiques et institutionnelles alternatives.

La prévalence des diplomaties personnelles, la nouvelle configuration sécuritaire envisagée par le président Trump (le Conseil de la paix), la politique des modulations tarifaires et leur instrumentalisation politique font pendant à la politique de désinvestissement sécuritaire et stratégique d’une Europe ayant réduit au minimum ses engagements en la matière. L’alerte ukrainienne, l’ubiquité de la menace terroriste islamiste et les sanctuarisations stratégiques défaillantes – le cas de la zone arctique et du Groenland en particulier – ont relancé l’Amérique dans une nouvelle dynamique impériale, où le travail de sanctuarisation géopolitique, de maillage transnational et d’interventionnisme électif se substitue à la lourdeur et aux complicités multiples de l’ONU, ainsi qu’aux équivoques d’une communauté européenne engluée dans une autoréférentialité technocratique dysfonctionnelle et professant une pseudo-neutralité axiologique.

L’interlude Trump passera, mais les questions qu’il a suscitées demeureront et feront l’objet d’une refonte structurelle des institutions de la vie internationale et de leurs corrélats au niveau domestique. Cette crise aux ramifications multiples révèle les béances et les non-dits d’un ordre politique qui évolue à partir d’une méconnaissance des réalités et des représentations idéologiques qui en sont à l’origine. Le déploiement impromptu de forces européennes sur les territoires du Groenland constitue un acte décalé allant dans la bonne direction, mais il laisse entière la question de la configuration d’une nouvelle alliance transatlantique. Par ailleurs, la question de l’ONU doit être entièrement repensée à partir du schéma kantien et de l’architecture d’un ordre international alternatif. Le volontarisme politique du président Trump met en lumière des défaillances sécuritaires et stratégiques, ainsi que la nécessité de faire face aux défis totalitaires que représentent l’ensauvagement du monde, la propagation du crime organisé, la résurgence des idéologies et des pratiques cryptocommunistes, et la structuration d’un islam totalitaire, violent et décomplexé.

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