Liban-Sud:  vivre sous l’alerte permanente
©Ici Beyrouth

Ni guerre déclarée ni paix réelle. Dans les villages du Liban-Sud, la population vit sous une tension constante, rythmée par les frappes sporadiques, le survol des drones et les secousses régionales. Un statu quo fragile, maintenu par l’armée libanaise et la Finul, au prix d’une usure humaine et psychologique croissante.

Au Liban-Sud, le cessez-le-feu n’a jamais signifié le retour au calme. Dans les villages frontaliers, le silence est remplacé par le bourdonnement des drones et la crainte d’une frappe imprévisible. La population vit dans un entre-deux anxiogène, suspendue à des décisions régionales qui la dépassent.

Ces dernières semaines, la réunion du cabinet israélien et les développements liés à la crise iranienne ont ravivé une inquiétude déjà profondément ancrée. Ici, l’alerte n’est plus un événement exceptionnel : elle est devenue une condition de vie.

Un territoire figé dans l’attente

Dans les villages frontaliers, on ne parle plus de reconstruction, mais de survie minimale. On colmate, on répare à la hâte, on attend.

À Markaba, Hussein résume l’impasse : « On ne planifie plus une saison agricole ni une année scolaire. On vit par tranches de deux heures. C’est une vie de prédateur et de proie. On nous annonce le “grand embrasement”, et parfois on finit par souhaiter qu’il arrive, juste pour que le suspense cesse. »

Pour beaucoup, le Liban-Sud n’est plus seulement une ligne de front locale. Il est devenu une pièce d’un échiquier régional où chaque incident porte un message stratégique. Cette perception alimente une fatigue psychologique diffuse, marquée moins par la peur immédiate que par une attente corrosive.

Quand la peur déborde le Sud

La ligne du Litani ne constitue plus une frontière psychologique. L’intensification des frappes au nord du fleuve et jusqu’à la Békaa-Ouest a mis fin à l’illusion d’une zone relativement protégée.

« Avant, on disait que ça ne nous concernait pas », confie un habitant de la Békaa-Ouest. « Aujourd’hui, on se sent inclus dans le scénario. » Les drones – véritables prédateurs d’acier – quadrillent le ciel, transformant chaque déplacement en risque calculé.

Le nord du Litani, plus densément peuplé et économiquement ancré, devient à son tour vulnérable. « On vit avec la carte du risque dans la tête », explique Walid, à Nabatiyé. « Chaque frappe élargit le cercle de la peur. »

La précarité est désormais autant psychologique qu’économique. « La guerre nous appauvrit, la peur nous paralyse », résume un commerçant de Bint Jbeil, contraint de réduire son activité au strict minimum.

Cette extension géographique de la menace modifie les comportements : déplacements réduits, activités économiques ralenties, repli social progressif. La peur devient diffuse, moins localisée, plus difficile à contenir et l’attente s’impose comme un mode de vie.  

L’armée libanaise, rempart vital

Dans ce contexte explosif, l’armée libanaise reste le principal pilier de la stabilité. Elle a renforcé son déploiement dans la zone couverte par la résolution 1701, mobilisant près de 10 000 soldats sur le terrain. Barrages routiers, patrouilles quotidiennes et postes avancés le long de la Ligne bleue lui permettent de contrôler environ 80 % du territoire concerné, un résultat notable, obtenu au prix d’efforts considérables dans un contexte de crise profonde.

« Sans l’armée, on aurait l’impression d’être totalement abandonnés », confie Elias, à Deir Mimas.

Mais ce rôle central s’exerce dans des conditions extrêmes. Sous-équipée, affectée par l’effondrement économique, l’armée opère avec des moyens réduits, des salaires laminés et une fatigue humaine accumulée. « Ils font un travail énorme avec des moyens dérisoires », souligne un responsable municipal.

« On leur demande de contenir une frontière explosive sans leur donner les outils nécessaires. » Plus que dissuasive, leur présence est avant tout stabilisatrice, à la fois militaire et sociale. Elle agit comme une force de stabilisation interne, interlocuteur direct entre la population, les autorités locales et les acteurs sécuritaires. « Nous sommes là pour rassurer, pas pour provoquer », confie un officier déployé près de Kfarkila. « Chaque mouvement est pesé. »

Finul – Armée libanaise : une complémentarité sous pression

Aux côtés des képis kaki, les Casques bleus jouent le rôle de fusibles diplomatiques. Patrouilles conjointes, observations, canaux de communication offrent une couverture internationale et un cadre de désescalade. « Leur présence rappelle que la frontière est sous surveillance internationale », explique un élu local.

Mais son mandat strict limite sa marge d’action. « Ils ne peuvent pas empêcher une frappe s’il y a une décision politique derrière », reconnaît un ancien responsable sécuritaire.

Le binôme reste pourtant indispensable : L’armée libanaise apporte la légitimité locale et l’ancrage social ; la Finul fournit logistique, expertise et liaison directe avec l’armée.

Lorsque la menace d’une frappe se précise, tout repose sur la coordination, le timing et la communication avec les habitants. « La moindre faille peut faire basculer la situation », confie un officier. Leur mission n’est pas d’empêcher la guerre, mais d’en retarder le déclenchement, en contenant les dérapages et en limitant les erreurs de calcul.

Un statu quo sous apnée

Le Liban-Sud vit aujourd’hui sous un statu quo mortifère. Ni paix, ni guerre totale, mais une tension permanente maintenue à bout de forces par un tandem militaire sous pression continue.

Le duo, armée libanaise et Finul, retient l’embrasement à bout de bras. Mais pour combien de temps ? La présence militaire, aussi massive soit-elle, ne peut pallier l’absence d’une solution politique durable. Les habitants, eux, vivent dans une attente corrosive, conscients que la prochaine secousse pourrait être celle de trop.

Dans cet entre-deux, l’attente n’apaise rien. Elle use. Elle est devenue une épreuve quotidienne – peut-être la plus lourde de toutes.

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